Coup de main

Publié le 19 novembre 2009 par: Liger

18 novembre 2009, la France s’est qualifiée pour la coupe du Monde de Football par égalisation du score à la 103ème minute; un but de Gallas qui n’a été possible que grâce à une passe « manuelle » de Henry. La main a encore frappé, et la polémique enfle autour de sa nature volontaire… Si en l’occurrence cette main n’est pas tombée du ciel, et n’a été invisible que pour l’arbitre du match, il reste que le public cherchera toujours, face à un évènement à forte implication affective, un responsable à qui faire connaître la gloire ou la curée.

Pourtant, l’essentiel de notre environnement économique n’est pas lié directement à untel ou une-telle. L’essentiel de ce qui constitue les tenants et les aboutissants de notre vie professionnelle, publique et financière est lié à un système: le système libéral.
Smith nous avait prévenu, laissez faire et la main invisible se chargera du reste, bref, le vide idéologique est en soi une idéologie.
Bien sûr, il y a ça et là quelques groupuscules qui s’autoproclament vertueux défenseurs du libéralisme, dans le quartier de l’Horloge et ailleurs. Mais c’est aussi ridicule que d’attribuer à Newton l’invention de la gravitation universelle.
Car il s’agit, ni plus ni moins, d’une loi, d’une équation. Équation dont d’ailleurs la compréhension n’est pas la spécialité de ses promoteurs, quand on voit à quel point c’est parmi les libéraux qu’on s’est le plus fourvoyé sur l’anticipation de la crise financière actuelle.

Question aveuglement, la Gauche n’est pas en reste. Elle cherche continument des responsables à ce désastre libéral. L’ennemi du jour s’appelle Nicolas Sarkozy. Il devient, et sa faculté à concentrer les antipathies y contribue, le grand manitou du vaste complot ultra-libéral.

Mais à considérer le libéralisme comme une idéologie, et plus encore à voir sa diffusion planétaire comme le déroulement mécanique d’un plan global à desseins diaboliques, dont quelque savant fou aurait accouché dans une crise de cynisme, on s’interdit une analyse bien plus froide, et surtout plus efficace pour le combattre.

Car ce qu’on appelle libéralisme n’est que l’observation d’un système dont la principale vertu systémique est sa grande résistance aux perturbations. Le parallèle avec les lois de la Mécanique statique est évident: Plus on est bas, plus on est stable. Le mathématicien nous apprend encore que le zéro résiste assez bien à la multiplication…

Il s’agit, et là encore Adam Smith en avait ébauché la théorie, de laisser faire l’Homme, et de constater que son égoïsme naturel l’incitait à des comportements vertueux pour l’économie, et donc pour le collectif. Ça, c’est la partie « laissez faire ».
Mais le libéral entretient l’illusion en se montrant magnanime: Il admet, dans certaines conditions, la nécessité de l’action de l’État. Il s’agit des fonctions régaliennes, c’est à dire la Défense, la Police, la Justice et la Monnaie.

Ces deux principes mis en œuvre, le tour est joué, et le libéralisme est en place, partout, et pour toujours. Car ils suffisent à eux seuls pour assurer la pérennité du système.
Voici une liste, probablement non exhaustive, des mécanismes ou cercles vicieux qui participent à l’avènement du règne libéral :

  • L’égoïsme, c’est la prédation. Toute situation de concurrence met en place une chaine de prédation, comme la nature a sa chaine alimentaire. Cette chaine est verticale, et démantèle durablement tout édifice de promotion de l’égalité. Privée de ces édifices, la société développe à son tour l’égoïsme.
  • Les fonctions régaliennes de l’État sont en fait les alibis moraux du Privé – Défense. En assurant la Défense, l’État porte la responsabilité des guerres, et les guerres c’est mal. Le mal guerrier vient donc de l’État, pas du privé, même si ce sont ses intérêts qui sont défendus. Les deux guerres mondiales sont encore perçues comme essentiellement liées aux nationalismes, pas aux intérêts de l’acier et du charbon. Les guerres du Golfe sont encore le fait de l’impérialisme américain, les USA étant encore considérés comme une République.
  • Les fonctions régaliennes de l’État concentrent les attaques contre le Privé – Police. En ayant autorité sur la Police, l’État assume les bavures, les conflits sociaux, les procès verbaux, etc. Au Chili, le méchant c’était Pinochet, et ici comme ailleurs, on identifie assez peu l’égoïsme des nantis comme la véritable source de la misère. En France, on a préféré lutter contre les CRS ou De Gaulle que multiplier par 3 la Participation des salariés aux résultats de l’entreprise. En ce sens, l’État représente une cible facile à identifier, et éloigne la vindicte populaire des égoïsmes pourtant flagrants de la société. J’ajoute que la privatisation de la Police, déjà expérimentée, a toujours conduit à la chute du régime en place. L’injustice sociale a besoin d’une police d’État pour perdurer.
  • Les fonctions régaliennes de l’État sont dépendantes du Privé – Justice. Victor Hugo l’avait parfaitement démontré: Justice et Éducation sont intimement liées, au point qu’alphabétisation et occupation des prisons sont deux vases communicants. Une société inégalitaire entraîne des disparités sociales sur le plan de l’Éducation, fait grossir le nombre de délits, et remplit les prisons. Parallèlement, l’opinion populaire s’aigrit, et fournit encore à l’égoïsme des opportunités de développement. L’État a encore plus mauvaise image, et le petit commerce de la peur est florissant.
  • Les fonctions régaliennes de l’État sont en partie bidon – Monnaie. Dire que l’État a la main mise sur la monnaie, celle-ci n’ayant qu’une valeur calculée par l’action commerciale et productive du Privé, est en occident d’une grande naïveté. Seule la Chine, en maintenant la sous-évaluation du renminbi (yuan), peut revendiquer un réel pouvoir. D’autre part, l’activité bancaire, tout comme l’impression de titres de paiement tels les chèques cadeaux ou les tickets repas, sont bien l’affaire du Privé, qui plus est dans une organisation en oligopoles particulièrement verrouillés.
  • La frustration individuelle cherche un apaisement dans la consommation. Confronté à une cruelle mésestime de soi, que la publicité et les médias provoquent à travers un étalonnage virtuel des valeurs (la « véritable » beauté, la réussite comme valeur discriminatoire, le formatage du plaisir et de la douleur…), le consommateur est conditionné au mieux pour développer une addiction pour tout ce qui est payant, et un mépris de ce qui est gratuit. L’achat l’apaise et l’enfonce, le crédit l’éloigne éternellement de sa remise de peine, il renouvelle sans cesse le déséquilibre entre ses dettes, dont la valeur est toujours réévaluée à la hausse, et ses actifs, dont la valeur n’a cessé de décroître, et de plus en plus vite. Esclave du crédit, sa condition de consommateur est de plus en plus virtuelle, sa véritable nature est l’éternel endettement. C’est Sisyphe, dont le rocher s’appelle Cetelem, Accord ou Finaref.
  • La société des victimes a remplacée celle des pionniers. Pire que tout, et enterrement de la lutte des classes, l’homme a autour de lui tous les arguments, arguments objectifs ce qui est pire, pour faire de lui une victime. Tel le patient hospitalisé qui perd, dès qu’il met les pieds dans un établissement médical, la moitié de ses défenses naturelles, l’homme est à plaindre et ne s’en prive pas. Accumulation de bénéfices secondaires, confort déculpabilisant de sa propre inexistence, la vie moderne se doit d’être longue et sans échec. Or quel modèle de vie correspondrait mieux que celui-ci à la reproduction à l’identique de la journée d’hier dans celle de demain ? Peuplé de victimes immobiles, la société peut lentement cristalliser tous ses défauts.

Il n’y a pas de complot, pas de méchants, pas de projet inhumain ni d’idéologie libérale. Juste un système qui se suffit à lui-même pour perdurer. Ceux qui le défendent sont insignifiants: on ne développe ni le libéralisme, ni la gravitation. La loi du marché n’est pas plus de droite que l’addition serait de gauche.

Il s’agit juste, de notre part, de revendiquer un autre destin que celui du règne minéral. Et de tendre la main pour éviter de se prendre indéfiniment des buts. De tricher.

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