18 novembre 2009, la France s’est qualifiée pour la coupe du Monde de Football par égalisation du score à la 103ème minute; un but de Gallas qui n’a été possible que grâce à une passe « manuelle » de Henry. La main a encore frappé, et la polémique enfle autour de sa nature volontaire… Si en l’occurrence cette main n’est pas tombée du ciel, et n’a été invisible que pour l’arbitre du match, il reste que le public cherchera toujours, face à un évènement à forte implication affective, un responsable à qui faire connaître la gloire ou la curée.
Pourtant, l’essentiel de notre environnement économique n’est pas lié directement à untel ou une-telle. L’essentiel de ce qui constitue les tenants et les aboutissants de notre vie professionnelle, publique et financière est lié à un système: le système libéral.
Smith nous avait prévenu, laissez faire et la main invisible se chargera du reste, bref, le vide idéologique est en soi une idéologie.
Bien sûr, il y a ça et là quelques groupuscules qui s’autoproclament vertueux défenseurs du libéralisme, dans le quartier de l’Horloge et ailleurs. Mais c’est aussi ridicule que d’attribuer à Newton l’invention de la gravitation universelle.
Car il s’agit, ni plus ni moins, d’une loi, d’une équation. Équation dont d’ailleurs la compréhension n’est pas la spécialité de ses promoteurs, quand on voit à quel point c’est parmi les libéraux qu’on s’est le plus fourvoyé sur l’anticipation de la crise financière actuelle.
Question aveuglement, la Gauche n’est pas en reste. Elle cherche continument des responsables à ce désastre libéral. L’ennemi du jour s’appelle Nicolas Sarkozy. Il devient, et sa faculté à concentrer les antipathies y contribue, le grand manitou du vaste complot ultra-libéral.
Mais à considérer le libéralisme comme une idéologie, et plus encore à voir sa diffusion planétaire comme le déroulement mécanique d’un plan global à desseins diaboliques, dont quelque savant fou aurait accouché dans une crise de cynisme, on s’interdit une analyse bien plus froide, et surtout plus efficace pour le combattre.
Car ce qu’on appelle libéralisme n’est que l’observation d’un système dont la principale vertu systémique est sa grande résistance aux perturbations. Le parallèle avec les lois de la Mécanique statique est évident: Plus on est bas, plus on est stable. Le mathématicien nous apprend encore que le zéro résiste assez bien à la multiplication…
Il s’agit, et là encore Adam Smith en avait ébauché la théorie, de laisser faire l’Homme, et de constater que son égoïsme naturel l’incitait à des comportements vertueux pour l’économie, et donc pour le collectif. Ça, c’est la partie « laissez faire ».
Mais le libéral entretient l’illusion en se montrant magnanime: Il admet, dans certaines conditions, la nécessité de l’action de l’État. Il s’agit des fonctions régaliennes, c’est à dire la Défense, la Police, la Justice et la Monnaie.
Ces deux principes mis en œuvre, le tour est joué, et le libéralisme est en place, partout, et pour toujours. Car ils suffisent à eux seuls pour assurer la pérennité du système.
Voici une liste, probablement non exhaustive, des mécanismes ou cercles vicieux qui participent à l’avènement du règne libéral :
- L’égoïsme, c’est la prédation. Toute situation de concurrence met en place une chaine de prédation, comme la nature a sa chaine alimentaire. Cette chaine est verticale, et démantèle durablement tout édifice de promotion de l’égalité. Privée de ces édifices, la société développe à son tour l’égoïsme.
- Les fonctions régaliennes de l’État sont en fait les alibis moraux du Privé – Défense. En assurant la Défense, l’État porte la responsabilité des guerres, et les guerres c’est mal. Le mal guerrier vient donc de l’État, pas du privé, même si ce sont ses intérêts qui sont défendus. Les deux guerres mondiales sont encore perçues comme essentiellement liées aux nationalismes, pas aux intérêts de l’acier et du charbon. Les guerres du Golfe sont encore le fait de l’impérialisme américain, les USA étant encore considérés comme une République.
- Les fonctions régaliennes de l’État concentrent les attaques contre le Privé – Police. En ayant autorité sur la Police, l’État assume les bavures, les conflits sociaux, les procès verbaux, etc. Au Chili, le méchant c’était Pinochet, et ici comme ailleurs, on identifie assez peu l’égoïsme des nantis comme la véritable source de la misère. En France, on a préféré lutter contre les CRS ou De Gaulle que multiplier par 3 la Participation des salariés aux résultats de l’entreprise. En ce sens, l’État représente une cible facile à identifier, et éloigne la vindicte populaire des égoïsmes pourtant flagrants de la société. J’ajoute que la privatisation de la Police, déjà expérimentée, a toujours conduit à la chute du régime en place. L’injustice sociale a besoin d’une police d’État pour perdurer.
- Les fonctions régaliennes de l’État sont dépendantes du Privé – Justice. Victor Hugo l’avait parfaitement démontré: Justice et Éducation sont intimement liées, au point qu’alphabétisation et occupation des prisons sont deux vases communicants. Une société inégalitaire entraîne des disparités sociales sur le plan de l’Éducation, fait grossir le nombre de délits, et remplit les prisons. Parallèlement, l’opinion populaire s’aigrit, et fournit encore à l’égoïsme des opportunités de développement. L’État a encore plus mauvaise image, et le petit commerce de la peur est florissant.
- Les fonctions régaliennes de l’État sont en partie bidon – Monnaie. Dire que l’État a la main mise sur la monnaie, celle-ci n’ayant qu’une valeur calculée par l’action commerciale et productive du Privé, est en occident d’une grande naïveté. Seule la Chine, en maintenant la sous-évaluation du renminbi (yuan), peut revendiquer un réel pouvoir. D’autre part, l’activité bancaire, tout comme l’impression de titres de paiement tels les chèques cadeaux ou les tickets repas, sont bien l’affaire du Privé, qui plus est dans une organisation en oligopoles particulièrement verrouillés.
- La frustration individuelle cherche un apaisement dans la consommation. Confronté à une cruelle mésestime de soi, que la publicité et les médias provoquent à travers un étalonnage virtuel des valeurs (la « véritable » beauté, la réussite comme valeur discriminatoire, le formatage du plaisir et de la douleur…), le consommateur est conditionné au mieux pour développer une addiction pour tout ce qui est payant, et un mépris de ce qui est gratuit. L’achat l’apaise et l’enfonce, le crédit l’éloigne éternellement de sa remise de peine, il renouvelle sans cesse le déséquilibre entre ses dettes, dont la valeur est toujours réévaluée à la hausse, et ses actifs, dont la valeur n’a cessé de décroître, et de plus en plus vite. Esclave du crédit, sa condition de consommateur est de plus en plus virtuelle, sa véritable nature est l’éternel endettement. C’est Sisyphe, dont le rocher s’appelle Cetelem, Accord ou Finaref.
- La société des victimes a remplacée celle des pionniers. Pire que tout, et enterrement de la lutte des classes, l’homme a autour de lui tous les arguments, arguments objectifs ce qui est pire, pour faire de lui une victime. Tel le patient hospitalisé qui perd, dès qu’il met les pieds dans un établissement médical, la moitié de ses défenses naturelles, l’homme est à plaindre et ne s’en prive pas. Accumulation de bénéfices secondaires, confort déculpabilisant de sa propre inexistence, la vie moderne se doit d’être longue et sans échec. Or quel modèle de vie correspondrait mieux que celui-ci à la reproduction à l’identique de la journée d’hier dans celle de demain ? Peuplé de victimes immobiles, la société peut lentement cristalliser tous ses défauts.
Il n’y a pas de complot, pas de méchants, pas de projet inhumain ni d’idéologie libérale. Juste un système qui se suffit à lui-même pour perdurer. Ceux qui le défendent sont insignifiants: on ne développe ni le libéralisme, ni la gravitation. La loi du marché n’est pas plus de droite que l’addition serait de gauche.
Il s’agit juste, de notre part, de revendiquer un autre destin que celui du règne minéral. Et de tendre la main pour éviter de se prendre indéfiniment des buts. De tricher.
je te suis tout à fait quant à l’existe d’un prétendu conspirationnisme néo-libérale, cependant il me semble que le classe dirigeante se reproduit à la manière d’une aristocratie…la seule différence, faire croire à untel qu’il peut accéder à cet aréopage…et il voudrait y croire : ça se nomme le foot ou le loto…
chapeau !
Merci Lamo.
Concernant l’aristocratie, je te suis et j’ajoute qu’on a en ce moment un vrai problème de République. Le principal accroc au contrat républicain étant la gestion des droits de succession.
Je te rejoins tout à fait sur l’absence de conspiration, et sur le fait qu’il ne faut pas chercher plus loin que l’instinct d’appropriation et l’égoïsme des gens (pas seulement des riches d’ailleurs).
Une chose me gêne : ton article traite du libéralisme économique, et pas du libéralisme politique et social. Or on pourrait croire que tu englobes tout ; je reviendrai sur les valeurs du libéralisme économique, mais je doute que tu affirmerais de la même manière que le libéralisme politique et social est une loi de la nature, sans idéologie et sans valeurs.
Sur le libéralisme économique. Je suis d’accord pour dire qu’associé au capitalisme, il est « naturel » au sens où il est bien adapté à la nature humaine. Cependant, il n’est apparu qu’il y a deux siècles, ce qui veut quand même dire que l’humanité a vécu avec d’autres systèmes pendant des millénaires. Rien que ce fait amène quand même à s’interroger : si le libéralisme économique était si naturel, pourquoi a-t-il mis tant de temps à émerger et à diriger l’économie ?
Se poser cette question, c’est reconnaître qu’il y a très probablement des idées, et des valeurs, à sa base.
Voyons un peu les valeurs du capitalisme libéral (synonyme du libéralisme économique).
Il repose sur le contrat. Le contrat ne peut être une base solide si le système ne repose pas fondamentalement sur la valeur confiance, sur le respect de la parole donnée.
-> On pourrait imaginer une société où la parole donnée, la signature, ne vaudraient rien, et où seule la loi de l’Etat s’imposerait aux individus ; c’est bien un choix de valeur idéologique.
Il repose aussi sur l’épargne, c’est à dire à la transmission de la richesse, augmentée, à ses enfants. C’est une forme d’altruisme inter-générationnel. Un comportement différent pourrait être, pour une génération donnée, de « tout claquer, et après nous le déluge ». Non, le capitalisme libéral ne fonctionne pas comme cela, et en schématisant on peut dire que chaque génération se prive partiellement au bénéfice de la suivante (ce qui tend à devenir moins vrai lorsqu’on observe la croissance de la dette des Etats).
-> On peut imaginer une société où chaque nouvelle génération devrait repartir de zéro, où les parents ne s’occuperaient plus en rien de leurs enfants majeurs, et où l’impôt sur les successions serait de 100%. C’est bien un choix de valeur idéologique.
Il repose aussi sur le travail, vu comme valeur positive, permettant de faire fructifier le capital et générer la croissance et la prospérité.
-> On peut imaginer une société pour laquelle l’oisiveté serait une valeur positive et pas le travail ; c’est bien un choix de valeur idéologique.
Enfin, et sans chercher à être exhaustif, il repose sur la propriété.
-> On peut imaginer une société où personne ne peut s’approprier quoi que ce soit à part les objets du quotidien (vêtements, meubles…) ; c’est bien encore un choix de valeur idéologique, relatif à la « loi naturelle ».
Quant aux sept exemples que tu donnes en encadré, ce sont chacun des sujets de débat intéressants, mais je ne vois pas trop le rapport avec le libéralisme, économique ou politique et social. Il faudrait les reprendre un par un.
impressionnant ton cdi au libéralisme….perso, j’ai un problème avec l’emploi des mots « valeurs » et « naturel » qui me semblent un chouia contradictoires…
Merci pour ton commentaire. Il apporte de bons arguments pour définir le capitalisme libéral comme une véritable idéologie, avec ses choix et ses visions.
On y trouve des vraies valeurs, mais je n’en vois aucune qui soit réellement spécifique à cette idéologie, même si l’épargne et la propriété y sont prédominantes. Cependant, c’est l’ensemble, le kit, qu’on peut effectivement considérer comme spécifique.
J’ai trois remarques sur ces valeurs:
- La notion de confiance, de contrat, est une valeur à laquelle j’adhère, et j’ai même essayé de démontrer qu’elle avait vocation à améliorer le rendement de l’économie. J’ai aussi voulu montrer à quel point un manque de régulation avait pour conséquence une dégradation de la confiance.
( voir http://liger.amsud.net/2009/09/29/legoisme-dadam/ )
- La notion d’altruisme inter-générationnel, comme tu la nommes judicieusement, est il me semble universelle, fatalement car tout autre modèle de civilisation aurait disparu (oui, je sais, ce n’est guère rassurant…). Mais c’est bien au niveau de la redistribution des richesses, une fois la génération suivante servie, que l’on observe des différences. Et ce point est il me semble assez lié à la notion de République.
- Définir la notion de travail comme pilier du capitalisme est un peu risqué, non ? La valeur fructification me semble plus appropriée.
Enfin, les exemples visent à identifier les mécanismes qui font du système actuel un système stable et difficile à faire bouger. Et donc à montrer que s’attaquer à notre environnement économique ne consiste pas à attaquer tel ou tel responsable, remplaçable à l’infini, mais à casser chacun de ces cercles vicieux.
J’ai toujours du mal avec le YAKA. Le volontarisme est un comportement spontané très rare, je le sais, mais pas inexistant. Et c’est la seule conclusion qui me vient à la fin de ma lecture de ce fil.
S’il n’y a pas d’idéologie, ni de stratégie de méchants bien organisés, ni même de valeurs autre que le laisser faire et la gestion semi-factice des prérogatives régaliennes, pourquoi souffrons-nous d’une telle sclérose sociale ? Pourquoi ne renversons-nous pas d’une pichenette cette ordre naturel foireux ?
Et surtout pourquoi ne pas créer des zones non égoistes ? En effet, je connais beaucoup de terriens et de terriennes qui fonctionnent autrement. Pourquoi ne pas créer des sortes de kiboutzs loin des guerres ? Si j’en crois ton analyse et celle d’Hulk, je n’ai rien à craindre à populariser un modèle de sortie de cette merde naturelle. C’est d’ailleur à se demander pourquoi n’en fleurit-il pas partout ? Et surtout pourquoi les initiateurs de ce genre de modèle sont-ils presque toujours fermement combatus. Au minimum par la propagande au pire par le feu et le sang. Deux exemples récents : Chiapas et Tarnac.
J’ai donc beaucoup de mal avec cette théorie du vide stratégique. Je ne pense pas combattre des moulins mais je n’affirme pas que le choc frontal avec les oligarques soit la solution. Nier leur oeuvre non plus, le mélange, toujours le mélange…
J’ajoute que l’acceptation intégrale de la loi naturelle pousse directement dans les bras des mafieux et des pires lobbies. Ou bien à ne rien faire et abuser au max du système lorsque cela est possible.
Sans espoir d’une amélioration de la condition humaine, je ne comprend pas la soumission des esclaves au salariat déshumanisé. Pourquoi choisir la chaîne comme seule horizon ?
Il ne s’agit pas de laisser aller, au contraire. Mais pour éviter de se battre contre des moulins à vent, analysons comment le système fonctionne.
L’objet de ce papier est justement d’identifier tous les points d’ancrage, de stabilité, tous les cercles vicieux du système.
Et notamment, de bien comprendre que s’il s’agit d’un système capitaliste, ce fameux dogme libéral ne peut perdurer que grâce à l’État, comme souffre douleur, et repoussoir.
C’est très important parce que l’opinion est constamment stimulée par une méfiance de l’autre – ce qui pousse encore plus à l’égoïsme – et par un rejet de l’État (les guerres, les flics, les impôts et les sanctions, c’est l’État) – ce qui maintient l’opinion à droite.
C’est une analyse, mais pas un YAKA (des propositions, j’en fais aussi ailleurs, et ce n’est pas fini), et le but est de comprendre, d’abord, ce qui maintient l’opinion dans ce que tu appelles l’acceptation.
Seul, je n’ai trouvé que ce moyen pour agir: présenter des points de vue et des idées, et les confronter aux autres.
Le Yaka était plutôt dans la simplicité de l’action de renversement, s’il n’y a pas de stratégie ni de méchant alors cela devient très simple à pousser dehors. Trop simple à mon humble avis. Mais la tactique est habile, surtout en psychanalyse sociale.
L’Etat de gauche est-il vraiment différent de l’Etat de droite ? Je n’en suis pas convaincu dans les formes déjà largement explorées de la politique. On peut organiser une minarchie de gauche grâce à une organisation mutualiste et associative de la société. C’est d’abord le vivre ensemble, le contrat social entre citoyens qui doit être refondu.
On ne lutte pas contre l’égoïsme avec l’Etat, c’est bien trop grand. la lutte commence au bas de la rue, à l’échelle du quartier, des amis. La lutte est aussi mondiale en terme de contre-propagande et de partage des idées et des bonnes pratiques. En ce sens, ton travail est essentiel.
pour ce qui est de l’égoïsme à l’échelle du quartier , des amis … il faut une sacrée faculté à l’oubli des déceptions qui ont émaillé nôtre expérience . Je ne crois pas avoir fondamentalement changé depuis 30 ans mais je note que ma vision d’un monde meilleur devient de plus en plus utopique à mes propres yeux , ce qui entraîne un refermement sur moi-même , donc une certaine forme d’égoïsme .
je ne deviens pas philosophe , je deviens con …
c’est avec mes poules et ma chèvre que je passe mes meilleurs moments de la journée :)))