Pensée unique : un combat si… singulier

Publié le 12 juin 2010 par: Liger

L’affaire ne date pas d’aujourd’hui.

Dieu! que de processions, de monômes, de groupes,
Que de rassemblements, de cortèges divers,
Que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes!
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.
(G. Brassens – Le Pluriel)

Le pluriel, s’il ne vaut rien à l’homme, a ses fervents critiques, dotés hélas d’un talent inégal. Mais le plus amusant, dans cette lutte pour l’indépendance d’esprit, est de voir à quel point ce thème a su générer le contraire de ce qu’il voulait défendre.
Une cible : la pensée unique. Une arme : la pensée unique.

Rebelle, job en CDI

Ah bien sûr, on a nos grands révolutionnaires. Les années 70 en ont fabriqué à la pelle, les parcours qui ont suivi montrent les limites de notre faculté à accepter de rester seul. Quoique déjà, à l’époque, penser se conjuguait au pluriel, et on ne s’étonnera pas de l’autoroute qui a relié le maoïsme au courants les plus dominants du jour, le seul point commun étant d’y paraître « dans le coup ». Mais surtout d’y paraître.

Car si hurler avec les loups a l’inconvénient de diluer son propre égo dans la masse, ce désagrément s’estompe lorsqu’on tient soi-même le micro.

Peu importe alors le fond, la forme est, elle, toujours avantageuse. Le bain de jouvence médiatique, qui va de la séance de maquillage à l’acclamation d’un public de plateau TV, jeune, beau, et surtout docilement enthousiaste, en passant par les photos retouchées et les rencontres opportunes avec les vedettes du moment, crée une addiction sévère qui bien sûr ne s’arrange pas avec le temps.

Peu importe le fond, car il est toujours le même : être rebelle, avec une indignation aussi assidue qu’alimentaire.

Peu importe le fond, car c’est la masse qui décide. On en sera le représentant légitime, ou le courageux contradicteur. C’est kif-kif, être sur un plateau de la balance, devant caméras ou micros, procure la même ivresse. Parfois, on change de plateau, et recharge notre côte d’indépendance d’esprit, et ainsi de suite. C’est un métier.

Ne pas toucher à la balance, même si elle n’aura jamais que deux plateaux, même si elle ne saurait peser ce qui remue, ce qui explose, ce qui doute, ce qui trébuche, tout ce qui ne se pèse pas ou refuse d’être pesé. Même si elle ne saurait se peser elle-même. La balance, c’est l’axiome.

Alors on en voit, des plateaux de rebelles, les mêmes, ou bien leurs clones. Les pieds bien calés, ils agitent les bras, singent une mobilité qu’ils ne peuvent se permettre : Bouger c’est tomber. Immobiles, mais pesants. Je pèse, donc je suis.

Une frémissement d’Éric Zemmour, une œillade d’Éric Nolot. Un cheveux d’Alain Minc, un poil de BHL. Une moue d’Alain Barbier, une tic de Jean-François Kahn.  Et tous se revendiquent, parfois à l’unisson sur le buzz du jour, de la lutte héroïque car solitaire contre la pensée unique. On mesurera à quel point cette solitude, exposée aux mass-média, est fertile en vie sociale… Peu importe que leur « isolement » soit si bien entouré, capté et diffusé, et qu’ils soient invariablement présents.
La boîte à poids est là, il n’y a qu’à se servir. Tous les poids sont « ISO », étalonnés, certifiés.

Mais certifiés par qui ?

Le Pavillon de Sèvres

Le monde des média a son prêtre-ouvrier : le journaliste.

Même si parmi les plus en vue, à la télévision et à la radio notamment, on devrait parler de journaliste-sic, comme le fit brillamment Jérôme Gauthier dans un mémorable article du Canard Enchaîné du 6 août 1958 (délectable lecture), il ne s’agit pas ici de parler des « gilets rayés ». Chaque jour apporte son lot de témoignages sur les petits arrangements de la profession, et je n’ai ni les moyens ni l’envie d’en tenir la chronique.

Non, il s’agit du journaliste « honnête-sic », c’est à dire celui qui est intimement persuadé de sa propre objectivité, et dans le choix de ses sujets, et dans leurs traitements.

Or, la faille monstrueuse, dans ces velléités d’objectivité est bien moins dans le traitement – après tout l’opinion tient aussi lieu d’information – que dans le choix des sources. Car le journaliste est professionnellement conditionné à établir un biais, sous le couvert honorable de « vérification de la pertinence de ses sources », entre ce qui est le monde de la pensée et sa représentation médiatique.

J’ai eu récemment un échange avec la rédaction du site Rue89, à propos de leur filtrage à la publication d’articles, animé par leur volonté (je cite) « de réserver les articles à des témoignages, des expertises, des informations, aussi des tribunes, dans la mesure où leur auteur a une compétence particulière pour traiter du sujet. »
On est là le doigt sur le problème, qui ne concerne pas spécialement Rue89 d’ailleurs. Extrait de ma réponse :

Ce site a fait sa réputation sur son caractère participatif, ce qui nous amène au point crucial : la proposition d’un article. Témoignages, expertises et informations y trouvent une place légitime comme dans tout site d’information. Les tribunes, elles, demanderaient à l’auteur une « compétence particulière » sur le sujet.

Ah.

Yves Calvi, qui ne manque pas d’humour, avait un jour sorti sur un plateau TV : « Un journaliste, c’est quelqu’un qui parle savamment le soir d’un sujet dont il ignorait le matin jusqu’à l’existence. »
Derrière cette boutade, on peut donc considérer que l’homo journalisticus s’extrait de lui-même de cette contrainte de compétence. L’éditorialiste, sorte de généraliste de l’opinion, s’assoie même carrément dessus, même s’il manie l’analyse et la synthèse (on dit décryptage, c’est tendance) correctement, ce qui soit dit sans malice est à la portée de quiconque a du goût pour la comprenette.
Parallèlement, et remarquez que j’essaie un peu de me mettre à la place des autres, le journaliste doit entretenir avec obsession, l’assurance de la pertinence de ses sources.

Le monde se diviserait donc en trois catégories : les sachant, les journalistes, et les autres. Il va sans dire que c’est le journaliste qui en définit les frontières.
[...]
L’originalité suppose jeter aux orties le critère de compétence, lequel ne saurait être établi que par… les gens compétents.

Oui, le journaliste fait un tri permanent basé sur une évaluation de la pertinence, la plupart du temps sans en avoir les moyens. Il prendra donc pour référence l’ordre établi, considérant qu’il s’agit là d’un conservatisme objectif, car n’ayant pas de rapport direct avec le métier de journaliste. Une fois le tri fait, et mal fait, il exercera avec une objectivité affichée une composition équilibrée entre les opinions restantes. D’où la balance, cet alibi suprême à chaque procès en subjectivité.
Le journaliste externalise la subjectivité, mais en est le premier vecteur.

Et le net ?

L’exemple du projet Rue89 est particulièrement intéressant puisqu’il cherche justement à établir une sorte de chaînon manquant entre journalisme et anonymes. En s’appuyant sur le Web, outil techniquement révolutionnaire, il semble qu’il soit passé à côté du vrai problème, qu’aucune technologie ne saurait résoudre :
Comment concilier journalisme et lutte contre la pensée unique ?

Internet offre à chacun la capacité d’être son propre éditeur. Conséquence immédiate, internet lutte contre la pensée unique en supprimant le filtrage, et… le journaliste avec.
C’est la blogosphère, qui fait l’objet de critiques virulentes par le monde de la presse, à hauteur de ce que celui-ci pouvait éliminer comme témoignages et opinions.
La blogosphère est au journalisme ce que le café turc est à l’expresso : pas de filtrage, tout n’est pas comestible, et ça demande du temps de décantation. Mais un goût différent à chaque instant.

Appliquer alors un filtrage centralisé autour d’un site particulier est à mon avis sans avenir, car c’est reproduire le même biais que dans la presse classique. Et l’internaute, de moins en moins dupe, se fatiguera assez vite, et « changera de filtre » trop souvent pour en privilégier un seul.
En revanche, produire du contenu de qualité, c’est à dire participer à la grande synthèse par addition, et non par soustraction, laisse au journaliste un rôle irremplaçable. Il était sélectionneur de source, il devient source sélectionnée, d’autant plus fréquemment qu’il fait bien son boulot.

C’est la mutualité des rapports, native au web, qui changera la donne.
A la toile technique, géniale création qui assure une immunité parfaite aux pannes de réseau grâce à son absence totale de hiérarchie, se superpose la toile intelligente des liens.
Elle est caractérisée par une infinité de points d’observation, une évolution permanente des connexions, et une interactivité croissante sur les contenus. Parallèlement, les courants d’opinion sont atomisés, écrasés par la multitude, victimes finalement de l’entropie idéologique, déjà abordée ici.

Une sorte d’immunité à la pensée unique pourrait bien en sortir, mais elle demeurera impalpable, car aucune individualité, de personne comme d’entreprise médiatique ou politique, ne pourrait s’en réclamer autrement que d’une manière anonyme, ni s’en attribuer qui la paternité, qui la représentation.
Une sorte de réalité sans image, sans discours, sans prophète et sans pape. Précisément ce que les média ne peuvent mettre en boîte.

C’est une autre axiomatique, et de la balance ne restera que le ridicule fléau.

Catégorie(s): Média, Réflexions Mot(s)-clé: , , , , , , ,

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