Eloge de la lâcheté

Publié le 16 janvier 2011 par: Liger

Les valeurs: Parmi les mots que le bruitage médiatique nous adresse très régulièrement, celui-ci semble résister plus que les autres à l’assèchement. Il est pourtant au cœur de tous les conflits, ou du moins est sensé y trôner, tant on l’y exhibe. Peut-être parce qu’on l’utilise rarement seul et qu’il serait moins exposé, ou parce qu’il est encore porteur d’imaginaire.

La lâcheté ne fait jamais partie des valeurs de qui que ce soit. On vénère tout ce qui la contrarie, le héros est volontiers vaillant ou  courageux, audacieux et intrépide. Et quand il ne l’est pas, il finit par l’être, c’est la loi du genre. On dit qu’il est valeureux, CQFD.

Quelles sont nos valeurs ? Lorsque l’on pose cette question sur le terrain glissant de ce qui définit une civilisation, comme à l’occasion si suspecte du débat sur l’identité nationale, certains évoquent les valeurs chrétiennes. Et à la base même de ce qu’on appellera pudiquement « le concept » de ces valeurs figure le pardon. L’autre joue tendue, la miséricorde, l’absolution, la rémission, etc. Un sacré concept, si j’ose dire, puisqu’il rompait avec la loi du talion et ses vieilles habitudes de buffet froid.

Et si l’on n’en est pas la victime, on peut s’amuser de voir sur la scène politique les mêmes apôtres autoproclamés de ces valeurs chrétiennes être les apologistes de l’acharnement contre les récidivistes, de la peine minimale ou de la double peine. Sur le prospectus, la photo est rarement contractuelle…

Mais ce n’est pas le sujet. Ce qui me titille les neurones est ce jeu d’injonctions paradoxales qui prône à la fois le pardon et l’héroïsme.

Si j’admets volontiers que le pardon est éminemment humaniste et progressiste, et que finalement on lui doit beaucoup, il reste que cette fâcheuse tendance à sacraliser les héros n’est pas sans inconvénients.

Elle est d’abord suspecte: Le mythe est le meilleur allié du chef; toutes les grandes entreprises ont dans leurs outils de communication interne une odyssée à raconter sur leur patron, même si celui-ci n’aura jamais bravé que les notaires d’une succession, ou s’il a le charisme d’un thuya.

Ensuite, elle est paralysante: Le seul univers dans lequel le héros arrive à tirer son adorateur vers le haut, c’est l’imaginaire d’un enfant. Et c’est merveilleux, mais c’est… imaginaire. Avec le temps, l’espace qui sépare l’admirateur du possible ne fait qu’augmenter. Le meilleur article que j’ai lu sur Rue89 et que je garde au chaud depuis bientôt 19 mois se trouve sur ce lien. « le premier acte d’émancipation d’un peuple consiste à détruire les idoles » y conclut Barry Saidou Alceny.

Le non héros ne sait pas qu’il est héros, et il ne le deviendra pas, d’autant plus que l’idée qu’il s’en est fait est inaccessible. La moindre de ses faiblesse, le moindre de ses renoncements burine encore et encore le mot « ordinaire » inscrit sur son front. Et c’est sur les comportements irrationnels comme la peur, que l’effet est le plus définitif.

La lâcheté présumée des uns est programmée par l’héroïsme tout aussi présumé des autres. Et pourtant, sans les premiers, l’héroïsme n’est qu’un évènement ordinaire, fortuit par son opportunisme et vain par sa rareté, justement. En somme, l’héroïsme est avant tout  l’œuvre des lâches, ou plus exactement du renoncement à considérer le courage comme une évidence universelle.

Or il est très difficile de faire l’éloge de la lâcheté, tout comme la critique de l’héroïsme. C’est pourtant nécessaire, et ça ne manque pas de panache. La pacifisme, voué encore aujourd’hui aux gémonies par la pensée maurassienne rampante d’un Zemour ou « assimilé », a nécessité des combats humiliants, sanglants et isolés. La reconnaissance d’un Gandhi n’est possible qu’à l’issue heureuse de sa stratégie. Et encore ne faut-il pas oublier que c’est d’abord chez ses disciples qu’on a perdu des plumes. Il y a dans la gloire de ce personnage toute notre contradiction face à la reconnaissance des faibles. Si les contradicteurs de l’héroïsme deviennent à leur tour des héros, on n’est pas sorti de l’auberge.

Reste l’humour, la raillerie, la mauvaise foi assumée. On le lira chez Reiser ou d’autres. Et bien sûr dans le texte de Brassens qui suit :

L’antéchrist

Je ne suis pas du tout l’Antéchrist de service,
J’ai même pour Jésus et pour son sacrifice
Un brin d’admiration, soit dit sans ironie.
Car ce n’est sûrement pas une sinécure,
Non, que de se laisser cracher à la figure
Par la canaille et la racaille réunies.

Bien sûr, il est normal que la foule révère
Ce héros qui jadis partit pour aller faire
L’alpiniste avant l’heure en haut du Golgotha,
En portant sur l’épaule une croix accablante,
En méprisant l’insulte et le remonte-pente,
Et sans aucun bravo qui le réconfortât !

Bien sûr, autour du front, la couronne d’épines,
L’éponge trempée dans Dieu sait quelle bibine,
Et les clous enfoncés dans les pieds et les mains,
C’est très inconfortable et ça vous tarabuste,
Même si l’on est brave et si l’on est robuste,
Et si le paradis est au bout du chemin.

Bien sûr, mais il devait défendre son prestige,
Car il était le fils du ciel, l’enfant prodige,
Il était le Messie et ne l’ignorait pas.
Entre son père et lui, c’était l’accord tacite :
Tu montes sur la croix et je te ressuscite !
On meurt de confiance avec un tel papa.

Il a donné sa vie sans doute mais son zèle
Avait une portée quasi universelle
Qui rendait le supplice un peu moins douloureux.
Il savait que, dans chaque église, il serait tête
D’affiche et qu’il aurait son portrait en vedette,
Entouré des élus, des saints, des bienheureux.

En se sacrifiant, il sauvait tous les hommes.
Du moins le croyait-il ! Au point où nous en sommes,
On peut considérer qu’il s’est fichu dedans.
Le jeu, si j’ose dire, en valait la chandelle.
Bon nombre de chrétiens et même d’infidèles,
Pour un but aussi noble, en feraient tout autant.

Cela dit je ne suis pas l’Antéchrist de service.

Les possibles parades à ce jeu d’injonctions paradoxales se résument probablement à la bouffonnerie de haute volée.

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