Un vent d’émancipation souffle sur les parasols. La belle actualité, pour une fois. Énorme.
Et pourtant, il est difficile de ne pas entendre la chorale des pisse-froid, des sceptiques à plein temps, de l’expression pavlovienne de ce que ce vent a balayé, justement: La peur paralysante de l’inconnu.
Or il est question de démocratie, et c’est justement dans la perception de cette idée que les chemins se séparent entre ceux qui osent et les partisans du « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».
L’occasion est pour moi trop belle pour ne pas évoquer des réflexions de Claude Lefort, philosophe que j’ai découvert il y a peu, et dont la faible notoriété est à l’image de son humilité et surtout de sa capacité à être à contre courant, se privant ainsi en permanence des transports en commun idéologiques. Et oui, le bon, c’était Lefort, pas Sartre. Dommage…
Claude Lefort voyait dans la démocratie d’abord une aventure, dont l’incertitude du destin était la rançon du droit à la détermination populaire, justement. En cherchant dans la pensée de gauche (un peu désespérément) ce qui restait de la dynamique initiale, c’est à dire l’émancipation et la libération des initiatives, découvrir Lefort m’a fait du bien. Rare.
« La démocratie s’institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude. Elle inaugure une histoire dans laquelle les hommes font l’expérience d’une indétermination dernière quant aux fondements du Pouvoir, de la Loi et du Savoir dans tous les registres de la vie sociale. La libération de la parole propre à l’expérience démocratique va de pair avec un pouvoir d’investigation sur ce qui était autrefois exclu comme indigne d’être pensé ou perçu, ouvrant ainsi de nouvelles ressources pour la littérature, mais aussi pour l’histoire, l’anthropologie, la psychanalyse… »
Entretien paru dans Philosophie Mag n°29
Ainsi, ce qui mine notre démocratie occidentale, notamment par une réduction du concept de démocratie au respect quasi orthodoxe des « textes sacrés » nationaux ou communautaires, s’exprime avec clarté dans le scepticisme ambiant au sujet du devenir de la Tunisie, de l’Égypte, ou de tout ce qui prête le flan à la peur d’un islamisme dominant – les mêmes ont-ils craint la corruption et les dégâts humains que l’économie libérale introduite « à sec » en Russie a pu provoquer ?
Face aux évènements en Tunisie et en Égypte, on a oublié l’essentiel de l’apport de ce mouvement: L’émancipation des esprits, le retour du possible, et bien sûr sa faculté à se propager jusqu’à des pays qui nous semblaient figés jusqu’à… jusqu’à quand au fait ?
L’aveuglement devant un tel évènement, l’ignorance de son importance symbolique, donne finalement un aspect assez effrayant à notre musée de la démocratie qui nous sert d’alibi démocratique.
Le dernier scandale en date, c’est à dire ce sursaut démocratique que fût le débat sur la Constitution Européenne suivi d’un déni de scrutin, en illustre toute l’étendue. La qualité du débat entre chaque individu sur ce sujet, rafraichi par l’absence du clivage politique traditionnel, avait pourtant réveillé notre capacité démocratique à « assumer les divisions », comme disait Lefort. Quel gâchis.
Aussi, plutôt que de se demander si l’Afrique va enfin « rentrer dans l’Histoire », en tenant pour seul certificat le fait de s’adonner aux mêmes rites constitutionnels que nous le faisons, nous ferions mieux de nous demander si de l’histoire de la démocratie nous ne sommes pas prématurément sortis.
PS: petit plaisir (rarissime) découvert sur le net: Un des seuls (longs) témoignages en image de Claude Lefort: Pas de leçon de philosophie, pas de ton péremptoire ni de brillante démonstration comme ont pu nous asséner nos piliers de plateaux télé. Il hésite, il doute, il fait son boulot de philosophe: Il réfléchit. Totalitarisme et démocratie – conférence prononcée à Citéphilo en novembre 2007.
bonsoir liger
je ne connaissais pas lefort et tu m’as donné envie d’en savoir plus. en ce qui concerne les révolutions du monde arabe, je les observe de loin avec un certain émerveillement. je suis surpris [le mot est faible] par ces bouleversements ; je n’imaginais pas que cet endroit du monde puisse un jour non pas nous donner une leçon, mais s’affranchir de ses fers qui semblaient si solides.
l’amitié [et sus aux pisse-froid].
Et il s’agit vraiment d’émancipation, puisque le mouvement n’est pas récupéré par des mouvements religieux, ni par une opposition politique trop évidente.
Pas de lynchage, pas de héros, pas de prophète par intérim. Libres, et formidables.
(et merci d’être passé)
à ce propos, j’ai entendu à la radio [inter] que ces évènements étaient plus importants que la chute du mur de berlin. je ne sais qu’en penser.
(de rien)
Le bavordavel en Russie ex-soviétique ne pouvait gêner que le peuple russe (je l’ai pour ma part constaté en Ukraine), donc on s’en foutait grave.
Alors que là, les barbus, les immigrés, le pétrole, ça fait trop !
Et puis, aussi, le risque de voir le nôtre de peuple vouloir lui aussi en plus se faire plumer comme une caissière de chez Tate y !
Pasqu’enfin, des Tunisiens ou des Egyptiens qui obtiennent le départ de ministres rien qu’en gueulant un bon coup, ça fout la trouille, non ?
Faites excuse, ça ne fout pas la trouille du tout. Certains, et j’en suis, perçoivent ce soulèvement comme une salutaire bouffée d’air frais, de prise de responsabilité authentique, de reprise en main de leur propre vie. Et c’est pas rien ! Et ça ne fait pas peur, ça donne espoir au contraire.
Et bien entendu, chacun se le sent à sa façon, et ça aussi, c’est la liberté retrouvée … et la responsabilité de chacun(e) …
J’aurais dû mettre des ;-), vous auriez mieux vu que mon commentaire était ironique !